À force d’enchaîner les concours côté promoteur, on finit par tourner autour d’une question, quand on prend du recul. Ce n’est pas « comment faire un bon projet ? » qu’on se pose, la plupart du temps. C’est « comment gagner ? ».

Dans la majorité des concours, on répond avant tout aux attentes des élus : on essaie d’entrer dans leur tête, de deviner ce qui va les rassurer, ce qui va leur permettre de défendre le choix une fois qu’il sera fait. Cette course à la satisfaction de l’élu touche parfois au bon sens, et à la qualité du projet lui-même.

J’ai vu, de l’autre côté de la table, des dizaines de candidatures, des jurys délibérer, un projet solide perdre face à un projet plus modeste mais mieux raconté.

Et parfois face à un projet carrément mensonger, avec des coûts de construction annoncés bien trop bas, des innovations qu’on savait déjà intenables dans l’enveloppe budgétaire. Je n’étais pas toujours certaine que le meilleur avait gagné.

Le sociologue Christophe Camus a étudié ce mécanisme sur un cas qui me touche d’assez près, dans un article publié en 2009 dans les Cahiers RAMAU : le concours des Champs Libres, à Rennes, ma ville.

Je suis passée des centaines de fois devant ce bâtiment sans savoir qu’il avait fait l’objet d’une étude sur ce point précis.

Christian de Portzamparc a remporté ce concours avec une proposition qui tenait en une phrase : un parallélépipède pour le musée, une forme conique surmontée d’une sphère pour l’espace des sciences, une pyramide renversée pour la bibliothèque. Trois formes, trois institutions, une image qui se retient en une seconde.

Un responsable présent à l’époque raconte, dans l’article, que tout le monde savait déjà que ce projet serait retenu, parce qu’il était original.

Camus montre surtout que cette clarté, celle qui tient en une phrase, a facilité l’adhésion du jury puis sa diffusion dans la presse.

Le cadre dans lequel la qualité allait être jugée s’est construit avant même que les projets soient regardés en détail.

Ce qui m’intéresse, c’est que ce mécanisme ne dit rien, en soi, de la vérité du projet. Une idée claire peut porter un parti pris fort et honnête, comme aux Champs Libres. Elle peut aussi porter un chiffre qu’on sait faux ou une promesse qu’on sait intenable.

Dans les deux cas, c’est la même chose qui l’emporte devant un jury : ce qui se retient, se répète, se comprend en une phrase.

Alors la vraie question n’est peut-être pas « le meilleur projet ou la meilleure histoire ». Elle est plutôt dans ce qu’on accepte de simplifier, ou de plier, pour entrer dans la tête d’un élu.

Jusqu’où adapte-t-on le récit, et parfois le projet lui-même, pour rassurer, sans finir par lisser ce qui faisait la force de l’idée de départ, et sans finir non plus par promettre ce qu’on ne pourra pas tenir ?

C’est la question que j’essaie de me poser avant de m’asseoir pour écrire un dossier, plutôt qu’après l’avoir rendu.